Ce que dit le projet
La modification du code civil en cours est tout à fait symbolique. Désormais,
«l'écrit sur support électronique a la même force probante que l'écrit
sur support papier». Le texte se veut indépendant de toute technologie.
A ce titre, il ne précise pas quelles méthodes doivent être utilisées
pour le seing numérique. Hormis que: «l'écrit sous forme électronique
est admis en preuve au même titre que l'écrit sur support papier, sous
réserve que puisse être dûment identifiée la personne dont il émane et
qu'il soit établi et conservé dans des conditions de nature à en garantir
l'intégrité.» Les modalités précises seront définies par un décret
en Conseil d'Etat.
Partout
dans le monde
La plupart des pays développés travaillent pour adapter leur cadre législatif
à la signature électronique. Pour l'Europe, une directive européenne du
30 novembre 1999 définit le cadre dans lequel doivent s'inscrire les lois
nationales. L'Italie et l'Allemagne ont déjà modifié leur législation.
La France est en passe de le faire, tout comme la plupart des autres pays
européens (Espagne, Luxembourg, Royaume-Uni, Belgique, Danemark). Aux
Etats-Unis, la situation diffère d'un Etat à l'autre,
et plusieurs projets concurrents
de lois fédérales sur le cyberparaphe sont en projet.
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'est le déclin de la signature peaufinée pendant des heures à l'adolescence,
en tirant la langue pour se trouver un signe bien à soi. Le paraphe manuel,
laissé par tous sur des centaines de documents divers, commerciaux ou
non, et preuve ultime en droit français depuis près de quatre cent cinquante
ans, devra bientôt partager sa légitimité avec la signature électronique,
une griffe immatérielle apposée grâce à des logiciels pointus. «C'est
une formidable révolution du droit français», dit Frédéric Mascré,
avocat spécialisé en nouvelles technologies. Et un bouleversement des
pratiques quotidiennes, sans aucun doute.
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Avec la signature électronique, il sera désormais possible d'authentifier
des courriers électroniques, d'expédier des factures. De s'engager à acheter
une voiture d'occasion par e-mail. Bientôt de répondre aux formulaires
de l'administration via l'Internet. Bref, la prééminence du papier
paraphé main s'évanouit. Une pratique instituée par l'ordonnance de Fontainebleau
sous Henri II en 1554, et reprise par le Code civil de Napoléon de 1804,
encore en vigueur aujourd'hui.
L'essor des réseaux informatiques et de l'Internet ont remis en cause
la domination de la preuve écrite. Et c'est bien pour accompagner «l'entrée
de la France dans la société de l'information» qu'il devenait urgent
d'adapter le cadre législatif, comme l'a rappelé Lionel Jospin à Hourtin
(Gironde) l'été dernier. Un toilettage du droit de la preuve mené fissa:
le projet de loi, passé en Conseil des ministres en septembre, a été voté
par le Sénat le 8 février, et sera soumis aux députés de l'Assemblée nationale
le 1er mars. Sa mise en application pourra débuter après la
publication de décrets précisant la mise en œuvre pratique des principes,
avant la fin de l'année. Au final, tous les «actes sous seing privé»
(entre particuliers) et tous ceux entre une entreprise et un particulier
seront concernés. De plus, si le texte ne touche pas directement l'administration,
celle-ci compte suivre le mouvement, comme le prouvent les annonces de
Bercy quant à la prochaine télédéclaration d'impôts. Il devrait aussi
toucher rapidement les actes «authentiques» (contrats de mariage, actes
immobiliers...), certifiés par les notaires, et qui pourront eux aussi
se traiter à distance.
Une révolution juridique attendue en premier lieu par les commerçants
tenant boutique sur le Web, et qui ambitionnent de greffer des lecteurs
de carte bancaire sur les ordinateurs et les téléphones portables afin
d'autoriser la saisie d'un code. «Car le système des cartes bancaires
français utilise bien une forme de signature électronique», dit Jean-Pierre
Buthion, chargé de mission au GIE Carte bancaire. Mais celle-ci n'est
pas reconnue par le Code civil ancienne manière, et limitée à des transactions
jusqu'à 5 000 francs. Au-dessus de ce seuil, le seing sur papier redevient
nécessaire. Mais surtout, la légalité des signatures électroniques va
autoriser «le développement de tous les échanges électroniques grâce
à l'authentification des parties», poursuit-il. Sur l'Internet, sans
signature, rien de plus simple aujourd'hui que d'usurper l'identité de
quelqu'un, comme en témoigne un dessin publié dans le New Yorker
en 1993, où l'on voit un chien pianoter sur un clavier, surmonté du titre:
«Sur l'Internet, personne ne sait que vous êtes un chien.»
Au passage, la signature électronique s'annonce plus sûre que son ancêtre
de plume. Depuis des millénaires, l'authentification des contrats répond
à des règles censées assurer la fiabilité d'une griffe. Les sceaux, l'utilisation
de témoins oculaires, notaires ou simples quidams, puis le paraphe manuel,
ont tous visé à s'assurer de l'identité du contractant. Avec plus ou moins
d'efficacité. La signature manuscrite est ainsi aisément imitable, malgré
les analyses graphologiques. A ce titre, on se souviendra de l'ingénieuse
pratique de certaines familles au Moyen Age: afin d'être certain de la
longévité du témoin, que l'on préférait vivant en cas de contestation
tardive, on le choisissait très jeune. Et comme les enfants sont souvent
oublieux, on le gratifiait d'une beigne afin de marquer son esprit.
Avec la signature électronique, exit l'inventivité. Et surtout,
la spécificité du seing manuscrit, ce «signe de l'identité», à
la fois «image et écriture», marque d'une «relation privilégiée
qui lie le scripteur et sa signature, du fait qu'elle est produite, choisie
et réalisée par lui», selon la linguiste Béatrice Fraenkel (1):
«Les signatures nous renseignent sur les goûts, les fantaisies, les
modes, les attitudes de chacun face aux normes de son temps.» Car
il n'est bien entendu pas question d'écrire au stylo sur son moniteur,
ou de signer avec un quelconque blason de son cru dessiné avec un logiciel.
La signature électronique n'est rien d'autre qu'un code numérique, une
sorte de tatouage apposé automatiquement sur un document électronique
par un logiciel ad hoc (voir encadré). Et ne s'envisage que complétée
d'un test d'identification liant le signataire à ce code, ne laissant
plus place à la fantaisie. Parfois, un simple code confidentiel, comme
dans le cas des cartes à puce. Ou plus Star Trek, avec la reconnaissance
de l'iris ou des empreintes digitales, gràce à une petite machine branchée
sur l'ordinateur. Voire tout à la fois. Dans l'attente de l'utilisation
de l'ADN: il suffirait par exemple de se percer le pouce, et de verser
une goutte de sang dans un appareil d'analyse, capable de certifier l'identité
du contractant, de la numériser et d'expédier la «signature» via l'Internet.
Un curieux retour de l'Histoire, puisque nombre de contrats étaient signés
avec du sang afin de rendre l'acte solennel.
(1) La Signature, genèse d'un signe. Béatrice
Fraenkel, Gallimard, 1992.
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